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Franco Nuovo — Vendredi, 30 septembre 2016

Gilles Carle, le créateur qui n'est pas mort

Gilles Carle
Gilles Carle   PHOTO : PIERRE DURY

Ça me trottait dans la tête depuis un moment. Chaque fois que j'ouvrais ma tablette, mon ordi ou un journal, je le voyais, là, dans un coin : Moi, à mon plus beau, un autoportrait reconnaissable entre mille, cette tête incroyable d'où s'évadent des idées pleines de couleurs. C'était comme si ce feutre m'appelait. Et chaque fois, je me disais : il faudrait bien que j'y aille.

Franco Nuovo Une chronique de Franco Nuovo

Et finalement cette semaine, j'y suis allé. La journée était belle, le soleil brillait si fort qu'il déchirait le bleu trop bleu de cet automne naissant. Il ressemblait aux œuvres de Gilles Carle. Alors, je suis parti clopin-clopant à la Galerie Lounge TD, juste au-dessus de l'Astral, en pleine place des Festivals.

En me dirigeant vers l'exposition, les souvenirs et mes contacts avec cet homme chaleureux sont remontés à la surface. Tous ses plateaux et sa maison où il m'a accueilli à partir des années 70, L'ange et la femme qui nous a fait découvrir Lewis Furey à nous et à Carole Laure, Fantastica en Mauricie avec un Reggiani édenté et une Carole en beauté, Les Plouffe à Québec, Maria Chapdelaine perdue quelque part dans le bois, La guêpe à Maniwaki, etc.

Photo : Benoit Rousseau
L'exposition « Moi, à mon plus beau », de Gilles Carle   PHOTO : BENOIT ROUSSEAU

Il y est né d'ailleurs, à Maniwaki. Lors de cette visite, je me rappelle, il faisait froid. Pendant le tournage de L'âge de la machine aussi c'était glacial. Il aimait bien le froid, Carle. Il filmait souvent l'hiver pour y marier, j'en suis certain, les corps et la neige.

Il était un merveilleux fou capable de convaincre Michèle Richard de courir à quatre pattes, dans une forêt automnale, légèrement drapée de fourrures et coiffée des bois d'un chevreuil. Il était, dis-je, un merveilleux fou avec une « imagerie » bien à lui.

Je me suis souvenu aussi de la présentation de Fantastica à Cannes. Il avait été choisi comme film d'ouverture. À ma connaissance, d'ailleurs, c'est le seul long métrage québécois qui a été sélectionné pour donner le coup d'envoi à ce prestigieux festival.

Photo Franco Nuovo
« La soeur verte de l'île rouge », de Gilles Carle   PHOTO : FRANCO NUOVO

La veille, il s'était assis, pas au resto ni dans une chambre d'hôtel, mais dans les marches de l'ancien palais, pour répondre aux questions des journalistes. Simple.

J'ai souvenir aussi de la présentation de La guêpe. La critique avait été assassine, un quotidien montréalais allant même jusqu'à titrer La mort d'un cinéaste. Comme si un artiste comme Gilles Carle pouvait mourir...

Même aujourd'hui, après une vie riche en création et une sale maladie qui, après 17 ans, a fini par avoir sa peau, Carle l'amoureux, Carle le créateur n'est pas mort. Il reste ses films et il reste de lui, qui a étudié à l'École des beaux-arts, des peintures et des dessins, dont une bonne quarantaine sont exposés à la Galerie Lounge, rue Sainte-Catherine.

Bien sûr, il y a beaucoup de Chloé Sainte-Marie, qui fut sa muse. Des Chloé vertes, des Chloé aimées, des Chloé angéliques, des Chloé aux cheveux rouges, des Chloé avec de grands yeux... Des sœurs vertes aussi, mais des sœurs vertes de l'île rouge. Ce merveilleux humour illustré par le dessin de sa pierre tombale et de cette épitaphe : « Je vous l'avais dit cent fois que j'étais malade. » La Vénus avec des bras, mais sans tête. Et la religion toujours présente. Jésus au cinéma aux côtés d'une nonne aux seins galbés.

Une fois que les toiles quitteront les murs de la galerie en décembre, l'exposition voyagera dans tout le Québec. Pour que les gens n'oublient pas, pour que son art reste gravé dans notre imaginaire.

Photo : Benoit Rousseau
Une des toiles de Gilles Carle   PHOTO : BENOIT ROUSSEAU

Évidemment, ces œuvres sont le legs de Gilles à Chloé. Il a dessiné jusqu'à la fin. Même prisonniers de son corps, l'œil du cinéaste et celui du peintre se confondaient. On lui avait même conçu un chevalet adapté à son fauteuil roulant. L'art, c'est ce qui l'a finalement rattaché à la vie. Même très malade, il peignait, et de la peinture, comme un enfant, il en avait partout, dans les cheveux, dans sa barbe, sur ses vêtements.

Des centaines de dessins et de peintures. Il arrivait quelquefois qu'il en jetait à la poubelle, mais Chloé les récupérait. Parce que même s'il ne les aimait pas, elles étaient belles, pleines d'amour et pleines d'humour. Elles étaient lui.


Un mot en terminant sur la Maison Gilles-Carle, créée pour donner un répit aux aidants naturels. On a dû fermer les portes en juillet dernier, par manque de ressources. Or, les choses se sont arrangées, l'aide financière est arrivée et la maison de Cowansville rouvre au cours des prochains jours. La bonne nouvelle, c'est qu'on en prévoit trois autres, une à Montréal, une à Boucherville et une dans les Laurentides.

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