La Presse, Arts
Caroline Rodgers — Lundi, 23 février 2015

Envoƻtante et magistrale

photo Frechette

Si Chloé Sainte-Marie n'existait pas, il faudrait l'inventer. Après tout, qui d'autre qu'elle est capable de casser à ce point la baraque avec des poèmes ? Grâce aux chansons de son dernier album, À la croisée des silences, elle ne nous a pas donné un spectacle, mais assené un véritable coup de poing.

Tout commence dans le noir. En retrait de la scène, qui n'a pour décor que de pâles branchages suspendus, elle récite doucement Parage du désert, un poème de Fernand Ouellette. Puis elle apparaît, vêtue d'un collant noir, d'un chemisier rouge, pour nous envoûter. En très grande forme vocale, elle alterne chansons et récitation de poèmes.

Toutes ces chansons sont des poèmes mis en musique, œuvres de Québécois : Roland Giguère, Hector de Saint-Denys Garneau, Claude Gauvreau et Joséphine Bacon, pour n'en nommer que quelques-uns. Leurs mots ont été mis en mélodies et en rythmes par Yves Desrosiers et Sylvie Paquette. Ces derniers ont réalisé un travail inspiré et touchant qui nous vaut de belles surprises, un rythme de habanera par-ci, des accents « métal » par-là. Sans compter cette chorale surprise qui surgira soudain au milieu du spectacle.

Chacune des chansons met en valeur une facette différente de l'artiste, qui impressionne par sa capacité à transmettre mille expressions différentes. Avec elle, on ne s'ennuie jamais : elle jongle avec l'amour, la colère, la coquetterie, la gravité, l'audace, la timidité, la force et la fragilité, sa voix aux inflexions changeantes traduisant une musicalité instinctive et naturelle.

Ajoutez à tout cela une présence sur scène et une folie que l'on pourrait comparer à celles d'une Diane Dufresne, et vous avez le portrait de ce feu follet insaisissable qui se donne entièrement à son art et à son public.

À ses côtés, ses musiciens : Réjean Bouchard, l'homme aux sept guitares, et Gilles Tessier, multi-instrumentiste. Ils ne sont peut-être que deux, mais se montrent à ce point présents et en phase avec la chanteuse qu'ils valent tout un orchestre. Les arrangements, très centrés sur la guitare, ajoutent du relief sans être envahissants, et la sonorisation est quasi parfaite.

On retiendra ici les chansons les plus magnifiques, celles qui nous ont donné la chair de poule : Paysage dépaysé et Larguez les amours, sans oublier l'hallucinant Jappements à la lune, une chanson en exploréen, ce langage inventé de Claude Gauvreau. Portés par une déchirante mélodie, les impossibles mots du poète – zigizig, argizdoum ou strouflouflou – ne voulaient peut-être rien dire, mais grâce à une interprétation à couper le souffle, ils se chargeaient de sens et prenaient aux tripes.

La finale fut tout aussi intense, avec Tempus fugit, sur un poème en latin de Jean-Paul Daoust montant comme un crescendo grâce à la chorale, le tout se terminant sous un tonnerre d'applaudissements et deux rappels. Inoubliable soirée.

[Source : La Presse]