Le Devoir, Culture - Musique
Caroline Montpetit — Samedi, 27 septembre 2014

Chloé Sainte-Marie
Plongée dans les origines

photo Michael Monnier
Photo : Michael Monnier, Le Devoir
Chloé Sainte-Marie en spectacle

Le premier livre que Chloé Sainte-Marie a lu dans sa vie, c'est la Bible. Une bible qu'elle a encore aujourd'hui, griffonnée d'un bout à l'autre, qui lui vient de son père, un baptiste converti.

Dans cette famille ultrapieuse de Saint-Eugène-de-Grantham, il y avait des réunions de prière plusieurs fois par semaine, et Chloé chantait des cantiques, accompagnée de sa mère à l'orgue et à l'accordéon.

« C'est là que j'ai commencé à chanter », raconte-t-elle, rencontrée dans son appartement de Montréal.

Aujourd'hui libérée de la religion, ce sont des livres de poésie que Chloé Sainte-Marie lit et relit, des recueils dans lesquels elle a puisé les dizaines de poèmes qui forment son nouveau livre-disque, À la croisée des silences.

Des poèmes aux genres contrastés, de Fernand Ouellette à Claude Gauvreau, en passant par Madeleine Gagnon, Jean-Paul Daoust, ou Paul-Marie Lapointe. Plusieurs inédits, de Bruno Roy entre autres, qui lui en a envoyés avant sa mort, mais aussi de Serge Bouchard et de Charles Binamé.

Des poèmes de jeunes auteurs qui n'ont pas encore publié.

Des mots, qu'elle chante ou récite en croquant chacun comme dans une pomme délicieuse. Des textes qu'elle a patiemment choisis, l'un après l'autre, au fil des dix dernières années.

Elle se souvient d'avoir découvert le poème Lassitude, d'Hector de Saint-Denys Garneau, au plus creux de la maladie de son conjoint Gilles Carle, alors que, guettée par le suicide, elle ne savait plus où donner de la tête pour prendre soin de lui et trouver de l'argent pour assurer sa survie.

« Je ne suis plus de ceux qui donnent / Mais de ceux-là qu'on doit guérir. / Et qui viendra dans ma misère ? / Qui aura le courage d'entrer dans cette vie à moitié morte ? »

Gauvreau, quant à lui, l'a libérée des chaînes de la langue et de la religion, qui l'ont tenue toute son enfance, elle qui a toujours regretté de ne pas avoir appris le grec et le latin.

Elle dit avoir un plaisir fou à chanter Ode à l'ennemi, avec ses chapelets de sacres et d'injures.

« Mourez, vils carnivores, mourez. Cochons de crosseurs de fréchets de cochons d'huile ».

« Pour quelqu'un qui a grandi dans la religion comme moi, c'est comme une vengeance » que de chanter ce poème, dit-elle. Son père, évangéliste converti, appelait d'ailleurs « crosseurs » les curés catholiques.

Quant à la langue inventée de Gauvreau, elle lui rappelle cette langue inventée qu'utilisent les pasteurs pentecôtistes lorsqu'ils affirment communiquer avec Dieu, ou ces langues que les enfants inventent pour ne pas être compris des parents.

Le latin lointain

Du latin, elle dit que c'est une de ses langues d'origine. « Si j'avais appris le latin et le grec, je connaîtrais la clé de tous les mots », dit-elle.

Et elle ne s'est pas privée pour demander à Jean-Paul Daoust Tempus Fugit (Le temps s'enfuit, un poème entièrement en latin, un chapelet de citations latines.

« Quand je lui ai demandé ça, il m'a dit “Pourquoi moi ?” Je lui ai répondu “C'est parce que tu es le plus fou des poètes”. »

Il y a aussi Sur les murs, ce poème inédit de Marie-Ève Blanchard. Un poème magnifique que Chloé Sainte-Marie lui avait demandé, qui raconte son histoire et sa relation avec son père.

« Je suis obédience / Je suis obéissance / Je suis d'une langue paternelle ».

À Serge Bouchard, Chloé Sainte-Marie avait demandé un texte sur l'envie, comme elle avait demandé, pour un autre disque, un texte sur la haine à Patrice Desbiens.

Nitaianium (Prière), le poème en innu de Joséphine Bacon, dite aussi Bibitte, une amie de longue date, Chloé Sainte-Marie l'a gardé pour la fin. Parce que, dit-elle, la culture autochtone fait partie du passé, mais aussi de l'avenir.

« Pour moi, l'avenir du Québec passe par les Premières Nations », dit-elle.

À la croisée des silences regroupe 17 poèmes chantés et 40 poèmes lus, qui sont enregistrés sur deux disques différents. Les premiers ont été mis en musique par Yves Desrosiers et Sylvie Paquette. L'excellent arrangeur Réjean Bouchard est toujours au rendez-vous.

Les autres sont lus par Chloé Sainte-Marie. « C'est un travail qui demande du temps. Il faut trouver la musique du poème », dit-elle.

Le lancement du livre-disque aura lieu le 2 octobre au restaurant Le Robin des Bois, à Montréal, un événement ouvert au public. Plusieurs spectacles auront également lieu au mois de février à la nouvelle Cinquième Salle de la Place des Arts.

[Source]