Le Droit, Art et spectacles - Musique
Valérie Lessard — Samedi, 27 septembre 2014

Chloé Sainte-Marie,
ou les mots de la libération

photo Patrick Sansfaçon
Photo : Patrick Sansfaçon, La Presse
Chloé Sainte-Marie.

« C'est tout mon passé dont je m'affranchis. J'ai l'impression qu'après ce livre-disque, la vie va peut-être pouvoir être plus douce », confie Chloé Sainte-Marie.

À la croisée des silences, projet de mise en musique et en bouche de près de 60 poèmes, marque une croisée des chemins pour l'interprète. Une (re)naissance.

Après avoir porté le deuil de Gilles Carle au cours des cinq dernières années, Chloé Sainte-Marie brise le silence, livre des mots d'hier et d'aujourd'hui, signés Claude Gauveau aussi bien que Joséphine Bacon, pour laisser derrière elle la douleur, le vide et l'absence. Pour se tourner vers le futur, le soleil et, « si Gilles le veut », l'éventuel nouvel amour qu'elle se sent maintenant prête à vivre.

« La poésie a été ma nourriture de survie. Elle m'a empêché de sombrer pendant toutes ces années où, comme tous les aidants naturels, j'ai autant été prise du désir de tuer Gilles que de celui de me suicider. »

Tous ces mots l'ont donc « sauvée » des eaux sombres de la dépression, pendant la longue maladie de son amant et après sa mort. Par eux, elle s'est enracinée dans les territoires féconds de la langue (française, innue, exploréenne, latine) pour mieux se permettre de lâcher prise, de « sortir de cette solitude » qu'elle s'était « imposée » à la suite du décès de son compagnon de vie.

« Peut-être que c'est en effet ma manière de reprendre le contrôle sur mon existence… C'est du moins une façon de comprendre mon passé et ma libération. Je vais mourir avec Gilles en moi, mais j'aspire aujourd'hui à vivre ailleurs que dans la douleur. »

C'est pour cette raison qu'elle a changé le titre de son livre-disque, en cours de création.

« Je devais l'intituler Pour t'enfin t'auréoler, d'après le texte de Fernand Ouellette. Mais c'était trop tourné vers le passé, alors que j'avais envie de m'ouvrir à l'avenir. »

Qu'elle les chante (sur le premier cédé, À la croisée des silences) ou les dise (sur le deuxième, Dans le sillage du poème), Chloé Sainte-Marie a puisé dans les textes des autres « la courbe dramatique de [s] a vie ».

Elle s'est ainsi approprié L'Absent, que Fernand Ouellette a écrit à la mémoire de son fils suicidé. Elle a fait sienne la Noyade de Gilles Hénault de même que la Lassitude d'Hector de Saint-Denys-Garneau.

« Je ne suis plus de ceux qui donnent/Mais de ceux-là qu'il faut guérir », chante-t-elle sur l'album, revisitant ce texte datant des années 1930 et mis en musique par Sylvie Paquette.

« J'ai su dès 2007, alors que j'étais plongée dans un état de fatigue extrême à cause de la maladie de Gilles, que je chanterais ces mots, un jour… »

Des inédits sur commande

Quand elle ne trouvait pas les poèmes pour exprimer les idées qu'elle voulait partager, Chloé Sainte-Marie passait alors des commandes — « dans le sens le plus noble qui soit », tient-elle à préciser.

Pour évoquer « le mal moderne » que représente pour elle l'envie, elle a demandé la collaboration de Serge Bouchard.

Pour témoigner de la fin de sa vie avec son amoureux, elle a mis à contribution un autre cinéaste: Charles Binamé, qui a notamment tourné le documentaire Gilles Carle ou l'indomptable imaginaire, en 2005.

« Retourner noire cette terre/pour goûter ta lumière/la salive de tes mots/tes trésors à jamais ensevelis », récite-t-elle de mémoire et avec ferveur, à l'autre bout du fil.

« Charles a si bien compris… » enchaîne l'artiste d'une voix à la fois émue et sereine, après quelques secondes de silence.

Pour faire la paix avec son enfance, son passé religieux et son « éducation pleine de trous », elle a entre autres approché Jean-Paul Daoust, « le plus fou des poètes » qu'elle connaisse et qui la fait chanter en latin un « hymne plein d'humour et résolument moderne » construit à partir d'un foisonnant collage de locutions latines.

Au sortir de sa « grande noirceur », elle entend maintenant refaire son paysage intérieur en partageant avec le public tous ces mots qui lui ont donné la force de « rester droite » dans la tourmente.

Elle n'est d'ailleurs pas peu fière d'annoncer qu'À la croisée des silences sera disponible autant en librairies que chez les disquaires, à compter de la semaine prochaine.

« Je tenais à en faire un bel objet, sensuel. Pour moi, la texture de la couverture évoque la peau. Quand je la touche, j'ai l'impression de caresser les mains de Gilles. Et je sens que quand j'ouvre le livre, il me libère… »

[Source]